En passant

L’évolution démographique dans le monde : évolution et perspectives

Chaque jour, il y a 350 000 naissances et 150 000 décès dans le monde, soit 200 000 personnes de plus sur la Terre. Cela représente près de quatre-vingt millions de personnes de plus chaque année. Une personne sur trois, dans le monde, n’est pas recensée à sa naissance grâce à une déclaration d’état civil.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le scénario de deux enfants par femme a permis une augmentation lente de la population mondiale de quelques pour cent par siècle. L’Europe et l’Amérique du Nord étaient alors les zones les plus peuplées et les plus dynamiques. Elles furent les premières à limiter leur taux de natalité pour des raisons économiques. Au XVIIIe siècle, notamment en France, les paysans décidèrent d’aller à l’encontre des avis des Églises et de l’État en limitant leur nombre d’enfants. Ce type de comportement s’amplifie avec le changement de mentalité qui voit l’avènement de l’idée selon laquelle il vaut mieux avoir peu d’enfants mais qu’ils atteignent l’âge adulte. Ce changement intervient grâce au développement de la sensibilité par rapport à la mort, et aux progrès de l’hygiène et de la médecine. En 1800, l’espérance de vie atteint 34 ans en France. Dès lors que les risques diminuent, la population augmente naturellement.

Le XXe siècle a connu une évolution sans précédent : il y a eu quadruplement de la population mondiale, passant de 1,6 milliard en 1900 à 6,1 milliards en 2000. Cela grâce à la baisse de la mortalité dans le Nord dès le XVIIIe siècle puis dans le Sud aux XIXe et XXe siècles, grâce aux avancées de la médecine, aux progrès de l’hygiène, et à l’évolution des techniques agricoles qui ont permis une meilleure et plus régulière alimentation des populations. Cela a été possible également grâce à la baisse de la mortalité et à l’augmentation de l’espérance de vie (qui a doublé en un siècle, passant de 37 ans en 1900 à 69 ans en 2000), dues aux progrès de la médecine, des infrastructures sanitaires, à la mécanisation du travail et à l’amélioration de ses conditions.

Mais le mouvement actuel est inverse. On observe une tendance générale appelée « transition démographique » qui illustre le passage d’un modèle de fortes natalité et mortalité à un modèle de faibles natalité et mortalité. On constate ainsi une baisse de la natalité, qui entraîne une chute du taux d’accroissement naturel (de 2% en 1960, le maximum historique, à 1,2% en 2010). La population mondiale est également en train de vieillir. On assiste d’une part à une baisse de la fécondité qui minore les effectifs des jeunes populations qui auront donc moins d’enfants, et d’autre part à un accroissement de l’espérance de vie qui élargit le sommet de la pyramide des âges. Les pays qui sont les plus touchés par ces phénomènes ont donc comme solutions, soit de provoquer une relance considérable et immédiate de leur fécondité par des politiques familiales avantageuses, soit de recourir à l’immigration de populations jeunes et fécondes, dans la perspective à chaque fois de seulement remplacer les générations. Le premier enjeu de l’évolution démographique mondiale est la démographie en elle-même : il faut en priorité satisfaire au renouvellement des populations.

La transition démographique a d’abord été constatée au XIXe siècle en Europe puis en Amérique du Nord ; elle est actuellement en cours de réalisation en Afrique. Elle a toujours opposé les riches aux pauvres, ceux qui avaient intérêt à diminuer leur descendance à ceux qui avaient besoin de travailleurs pour survivre. Cela s’observait encore au XXe siècle avec une généralisation de cette fracture aux pays du Nord et du Sud. Les premiers enjoignant les seconds à diminuer leur natalité, ce à quoi rétorquaient les seconds que « le meilleur contraceptif, c’est le développement » (dixit un représentant algérien, lors d’une conférence mondiale sur la population à Bucarest, en 1974). Il semble aujourd’hui que la raison de cette croissance accrue dans les pays du Sud soit, encore, le besoin de travailleurs. Celle-ci serait donc causée par la consommation excessive des pays du Nord par le biais des décentralisations de leurs industries de production vers le Sud. C’est donc là un second enjeu de l’évolution de la démographie mondiale : le bouleversement des rapports économiques et politiques entre les pays.

Les importantes relations entre les acteurs du Nord et du Sud conduisent enfin à un phénomène d’émigration d’ampleur. Les relations migratoires naissent des proximités géographique, politique et historique et justifient non seulement une recomposition des populations, mais encore une redéfinition totale du concept même de population. Cette métamorphose intrinsèque des peuples conduit naturellement à une modification des relations entre eux : c’est le dernier enjeu, social et sociétal, de l’évolution démographique dans le monde.

L’ensemble de ces observations produit des effets sur les populations. Dès lors, il faut s’intéresser aux enjeux économiques, politiques et sociaux qu’ont ces considérations. Nous nous pencherons, à l’occasion de cette étude, sur les bouleversements dans les rapports économiques et politiques que l’évolution de la démographie mondiale va produire (I), et sur la redéfinition des compositions sociales et des relations entre les peuples qu’elle va entraîner (II).

I. Des bouleversements dans les rapports économiques et politiques entre les pays

L’évolution démographique, en ce qu’elle s’achemine vers une augmentation du nombre d’humains, pose avant tout la question du rééquilibrage de la distribution des ressources entre les peuples (A), mais aussi celle de la répartition des pouvoirs dans un monde dans lequel les forces démographiques vont profondément évoluer (B).

A. Un rééquilibrage nécessaire de la distribution des ressources en fonction du poids démographique

Existe-t-il une relation entre la croissance démographique et la consommation des ressources ? Thomas Robert Malthus, économiste britannique, avançait déjà dans son « Essai sur le principe de la population » (1798) que les moyens de subsistance augmentaient, au mieux, selon une progression arithmétique. Partant, on confronte cette loi à celle qui modélise l’évolution de la population mondiale et on comprend que la population mondiale évolue à la hausse bien plus vite que ce que permet la loi qui suit l’évolution des moyens de subsistance.

Ce calcul se révèle cependant conditionné. En effet, les deux variables que sont la population et les ressources ne sont pas indépendantes. La population, pour croître, consomme des ressources. Et les ressources soit ont besoin d’hommes pour être exploitées (cultures, minerais, élevage) auquel cas elles augmentent avec la population, soit sont consommées par les hommes auquel cas elles diminuent. Selon toute hypothèse, la suite numérique née du ratio population / ressources connaît nécessairement une limite, probablement atteinte au moment où la population sera devenue trop importante pour que les ressources puissent assumer son développement.

Dans la considération de cette limite, on postule que la population croît plus vite que sa capacité à trouver de nouvelles ressources ou de nouveaux moyens d’exploiter des ressources jusqu’alors inatteignables. Même si l’accroissement de plus en plus rapide de la population mondiale conduit à ce que l’intérêt économique devienne plus intéressant pour exploiter des ressources difficilement atteignables (dépenses en R&D, évolutions technologiques), tous les modèles semblent prouver que les ressources potentielles seront épuisées avant que la demande de l’ensemble de la population soit satisfaite.

Il apparaît donc que les deux courbes ne pourront jamais se rejoindre, c’est-à-dire que plus la population augmente moins il devient possible de nourrir tout le monde, quoique les moyens techniques et technologiques pourront retarder le moment où l’écart sera trop grand pour demeurer supportable. Mathématiquement, il existe alors deux solutions : ralentir l’une des évolutions ou accélérer l’autre. Faire les deux pose d’évidents problèmes pratiques, mais pas nécessairement plus que de privilégier l’une ou l’autre des hypothèses.

La question, dès lors, quand l’on sait que la population mondiale atteindra neuf milliards de personnes en 2050, est de savoir comment seront nourries ces deux milliards de bouches supplémentaires alors même qu’un milliard ne mangent déjà pas à leur faim.

La réponse semble résider dans l’adaptation de notre mode de vie. Nombre d’experts s’accordent à dire que nous pourrons supporter la croissance démographique à condition de modifier notre mode de consommation.

La question se posait déjà en 1960 de savoir si la Terre pourrait nourrir sept milliards d’individus cinquante ans plus tard : c’est aujourd’hui la population effective de notre planète. Si la question de nourrir neuf milliards de personnes d’ici 2050 n’est plus aussi dramatique qu’il y paraît, au regard de ce rappel, il est néanmoins certain qu’elle ne trouvera de réponse satisfaisante si les deux prochains milliards d’habitants cherchent à vivre, consommer et polluer comme le font aujourd’hui les pays riches.

Au Nord, la transition démographique conduit à la baisse de la natalité, qui se révèle déjà inquiétante dans des pays comme l’Allemagne ou le Japon qui doivent avoir recours à une immigration massive pour assurer leur développement et enrayer les effets du déclin démographique. Si la fécondité baisse également au Sud et se rapproche de celle du Nord, comme c’est le cas de la Chine (qui a un taux de fécondité comparable à celui de l’Allemagne, à 1,4), de l’Iran, du Mexique, du Bangladesh ou du Brésil, qui ont des taux de fécondité entre 2 et 2,5, ce mouvement n’est cependant pas uniforme et reste, dans l’absolu, assez limité. En effet, dans les pays suscités, la fécondité baisse mais le nombre de femmes en âge de procréer est si important du fait de la natalité passée que l’occidentalisation de la démographie est limitée. En outre, il reste encore de nombreux pays où la natalité est très importante (quatre enfants par femme au Pakistan, pour une population de 182 millions d’habitants, six pour le Nigéria, avec 170 millions d’habitants). Les pays du Nord vont voir leur population passer de 1,2 à 1,3 milliard d’ici 2050, alors que ceux du Sud vont passer de 5,7 à 7,9 milliards (malgré la baisse prévue de leur fécondité). Cette population va majoritairement se développer dans des villes déjà pauvres et au bord de l’asphyxie. Les Nations Unies estiment que deux tiers des habitants des villes d’Afrique subsaharienne vivent dans des bidonvilles. Les États du Sud n’ont pas les moyens d’agrandir et de moderniser leurs villes et leurs équipements pour recevoir autant de personnes supplémentaires en leur garantissant de meilleures conditions de vie.

Seulement 40% des terres cultivables sont aujourd’hui exploitées, mais le reste des sols est de moins bonne qualité, éloigné des populations et souvent recouvert de forêts indispensables à la lutte contre les émissions de CO2. L’enjeu est donc d’améliorer les rendements actuels pour contenir l’apparition des quelques 80 millions de nouvelles bouches à nourrir chaque année, et alimenter le milliard d’autres qui ne mangent pas à leur faim, tout en réduisant la consommation de produits et engrais polluants, et en économisant l’eau nécessaire aux cultures qui provient de nappes phréatiques déjà en voie d’épuisement.

Pour faire face à ce défi impossible, il faudra réduire la consommation et notamment revoir les modes d’alimentation. En particulier, la consommation de viande entraîne d’énormes consommations d’eau, de protéines végétales, et l’émission d’importantes quantités de gaz polluants. Si la population mondiale consommait comme la population américaine, seuls 2,5 milliards de personnes pourraient être nourries. Mais si la population mondiale consommait comme la population indienne, dix milliards de personnes seraient nourries.

Des progrès ont également à être faits dans le domaine de la recherche agroalimentaire. L’évolution des techniques permettra le développement de cultures plus résistantes aux intempéries et maladies et moins consommatrices d’eau. Il faudra également innover dans les techniques agricoles pour diminuer la place prise par les terres cultivables qui seront supprimées par l’urbanisation galopante.

Mais au-delà des habitudes alimentaires et de l’industrie agroalimentaire, c’est aussi tout le mode de consommation qu’il faudra changer. On ne peut, ni moralement ni techniquement d’ailleurs, empêcher les pays en développement de vouloir accéder aux mêmes conditions de vie que les pays riches au prétexte qu’il faudrait protéger l’environnement. C’est donc tout un mode de vie et des habitudes qu’il va falloir fondamentalement revoir.

Signalons par ailleurs que si la croissance démographique a un coût, en ce qu’elle augmente le nombre de bouches à nourrir, elle représente de même un regain de dynamisme : plus de cerveaux c’est plus de chances de trouver des solutions aux problèmes, anciens et nouveaux, qui ne manqueront pas de se poser.

Outre la question de l’équilibre de la distribution des ressources entre les peuples, il faudra également adapter le système de répartition des pouvoirs à la nouvelle distribution des forces démographiques.

B. L’évolution de la répartition des pouvoirs en fonction des évolutions des forces démographiques

L’influence du poids démographique d’un pays sur son poids politique a été mise en évidence par Gérard-François Dumont, économiste et démographe français, dans deux de ses dix lois de la géopolitique de la démographie. Selon les lois de stimulation et de langueur, le poids géopolitique d’un pays suit les évolutions de son poids démographique. Le pays qui gagne en population gagne en influence, comme c’était le cas de la France d’après-guerre. Au contraire, les pays vieillissants ou en décroissance démographique connaissent la loi de la langueur : leur poids politique est en recul. C’est notamment ce qui a permis l’action d’Hitler en France dans la première moitié du XXe siècle.

Il ressort que les dirigeants n’ont pas suffisamment conscience du poids de la démographie et qu’ils ne l’intègrent pas suffisamment dans une démarche stratégique. Des éléments comme la loi du nombre (qui veut que chaque pays tienne compte de son nombre d’habitants, qu’il soit grand ou petit, dans ses choix géopolitiques) ou la loi des diasporas (qui modélise l’influence des diasporas à l’intérieur des pays d’accueil et au bénéfice du pays de départ) ne sont pas assez connus. C’est le cas pour le Brésil et la Chine. Le Brésil est aujourd’hui le cinquième pays du monde avec près de 200 millions d’habitants et la Chine le premier avec 1,35 milliard d’habitants. La distribution des pouvoirs et des moyens de représentation au sortir de la Seconde Guerre mondiale ne correspond aujourd’hui à aucune réalité : c’est pour cela que le G8 a évolué en G20 et que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ne peuvent prendre la moindre décision sans l’avis de pays comme le Brésil.

Le changement de morphologie des pays n’a pas été suivi d’effets au niveau de leur représentation dans les institutions internationales. Pourtant, leur pouvoir politique est lié à leur force démographique. Cela conduit déjà à une redistribution des cartes entre les « vielles démocraties » (européennes, nord-américaines et japonaise) et les pays que l’on qualifie de plus en plus à tord d’« émergents » ; on entrevoit là la perte d’influence des anciennes puissances au bénéfice de nouveaux acteurs.

Parmi ces nouveaux acteurs, ceux qui vont le plus gagner de puissance seront les pays les moins développés. La masse de l’évolution démographique, selon tous les modèles, concernera quasi exclusivement ces seules régions du monde. En particulier, la population de l’Afrique qui a plus que triplé ces cinquante dernières années (de 227 à 819 millions), doublera encore d’ici 2050 (pour atteindre deux milliards d’individus). Dans vingt ans, l’Inde sera le pays le plus peuplé, devant la Chine. La population nord-américaine va continuer de croître lentement (en raison du solde migratoire) ; la population de certains pays d’Europe va diminuer lentement (c’est l’exemple de l’Allemagne et de sa population vieillissante avec un taux de natalité faible, ou encore du Japon et de la Corée du Sud).

Partant, la crainte se fait sentir de devoir faire face à une pénurie de place, avec autant de personnes supplémentaires. La croissance démographique n’entraînera pas de pénurie de place, puisqu’elle se concentrera sur les villes, dépeuplant de fait d’autres régions. Pour en être convaincu, on rappellera que même si les neuf milliards d’êtres humains attendus en 2050 migraient tous aux États-Unis, la densité de population y serait encore inférieure à celle de la région Île-de-France.

La répartition des populations à l’intérieur d’un pays, et notamment son taux d’urbanisation, est un paramètre majeur de sa puissance politique. Or il apparaît que l’évolution démographique du siècle sera structurellement localisée dans les villes, où réside déjà la moitié de l’humanité. Les villes des pays les moins développés devraient passer de deux à quatre milliards d’habitants. La population urbaine a dépassé, en nombre, la population rurale pour la première fois en 2008. Jamais la population mondiale n’a été aussi nombreuse, et jamais elle ne s’est autant concentrée dans un espace restreint. Cette métropolisation tient à l’importance de plus en plus grande du secteur tertiaire qui emploie les actifs rendus disponibles par l’accroissement de la productivité agricole, à la demande de diversité d’emplois et de mobilité professionnelle, à la pauvreté dans le monde rural, à ce que les métropoles favorisent de mieux en mieux les connexions entre les territoires, et à ce qu’elles représentent d’attractivité économique et de puissance politique.

En Afrique, et en particulier au Maghreb, cette urbanisation a déjà produit des effets. Le Maghreb a un taux de fécondité proche de celui de la France, et la natalité diminue dans la plupart des pays africains (c’est l’exemple du Kenya où une femme a quatre enfants alors qu’elle en avait huit il y a quarante ans). Le phénomène vient des villes, de l’urbanisation des pays dans lesquels le modèle d’une famille « restreinte » de trois enfants est privilégié. C’est donc, encore, le développement urbain et tout ce qu’il entraîne de conséquences (ouverture sur le monde, éducation, hausse du niveau de vie) qui semble favoriser la transition démographique.

Si l’urbanisation semble produire des effets similaires à plusieurs endroits du monde, il faut tout de même relever qu’elle est très contrastée d’un pays à l’autre, souvent pour des raisons historiques. Au Brésil (taux d’urbanisation de 84%), la colonisation avait favorisé ce modèle pour assurer un contrôle politique et économique fort et centraliser les relations économiques avec la métropole portugaise. En Chine (taux d’urbanisation de 52,7%), le retard de l’urbanisation au regard du poids démographique du pays s’explique par ce que le régime communiste a longtemps fixé les travailleurs ruraux ; la capitale, Pékin, ne compte d’ailleurs que 18 millions d’habitants, ce qui est faible par rapport à la population chinoise de 1,35 milliard. Certains pays très centralisés, comme la France et l’Iran, ont une armature urbaine macrocéphale où la capitale concentre tous les pouvoirs. D’autres ont une structure bicéphale avec deux villes puissantes, comme l’Espagne (Madrid et Barcelone) ou la Bolivie (La Paz et Santa Cruz). D’autres encore ont une structure plus équilibrée avec plus de métropoles régionales fortes, comme l’Allemagne.

Somme toute, il ressort que l’évolution de la démographie aura des effets sur la répartition des ressources : les populations les plus nombreuses exerceront des pressions de plus en plus fortes pour manger à leur faim, s’instruire, se transporter, se développer. Elles prétendent accéder au modèle présenté par les pays riches et veulent tout mettre en œuvre pour y parvenir. Elles seront aidées dans leur ambition par le gain de poids politique que leur force démographique leur donnera, et le gain de poids économique qu’elles acquerront aux dépends des actuelles puissances occidentales, sur le déclin. Mais si l’évolution démographique va produire des effets économiques et politiques, c’est avant tout des changements sociaux intrinsèques qui vont révolutionner les identités mêmes de toutes les sociétés.

II. Une redéfinition des relations sociales et sociétales intrinsèques et extrinsèques des peuples

L’évolution démographique, en plus d’être caractérisée par une augmentation de la population de la planète, comprend aussi une modification intrinsèque profonde de la composition des populations (A), laquelle aura une grande influence sur les relations internationales (B).

  1. Une modification profonde de la composition intrinsèque des populations

Le changement fondamental apporté par l’évolution démographique du XXIe siècle, en terme de population, est la définition même du concept de population.

L’idée de population est apparue en considération de la gouvernementalité. Au XVIIe siècle, le paramètre de gouvernement était le nombre des habitants, c’est devenu leur bien-être au XVIIIe siècle. Le gouvernement et la population ne peuvent exister l’un sans l’autre. L’État peut exister sans considérer la quantité de sa population, mais pas le gouvernement. De la même manière, la population n’a pas de signification sans gouvernement. Si on peut parler de populations locales (villes, départements, pays), c’est bien parce qu’elles correspondent à des divisions administratives créées par l’État qui leur délègue certains pouvoirs et missions. On ne peut donc valablement parler de telle population immigrée ou de telle minorité ethnique que si des dispositions ad hoc leur sont appliquées, ce qui n’est pas (ou plus) le cas dans un grand nombre de pays. La distinction selon l’origine géographique ou ethnique n’a pas de sens dans la mesure où elle supposerait que la population ainsi différenciée relève d’une gouvernementalité autrement disposée, que cette population soit clairement définie et délimitée et qu’elle soit sujette à un gouvernement commun.

On comprend, dès lors, l’importance qu’a la composition de la population d’un pays, notamment à l’égard de ses différents groupes ethniques. Gérard-François Dumont établit deux lois relatives à la composition ethnique et groupale d’un pays. La loi des groupes humains explique qu’un pays (sauf à ce qu’il soit en situation d’épuration ethnique) contient deux ou plusieurs groupes ethniques. Partant, soit il considère que la liberté individuelle permet à chacun de se revendiquer de tel ou tel groupe mais qu’on ne peut consacrer l’existence de ce groupe de manière institutionnelle (comme en France), soit il considère – en particulier lorsqu’il y a seulement deux groupes puissants mais aussi lorsqu’il y en a plusieurs petits – qu’il faut les reconnaître institutionnellement en leur offrant une représentation nationale ou en reconnaissant leur langue comme nationale.

La loi des diasporas, une loi récente, est sûrement la plus fondamentale de toutes. Au XIXe siècle, les peuples (notamment anglais, allemands ou suisses) qui quittaient leurs pays pour l’Amérique du Nord ne conservaient aucun contact avec leurs pays d’origine. Cela entraînait un abandon identitaire. La communauté juive a été la seule à conserver un comportement diasporique, même coupée de ses racines pendant deux milles ans, grâce à la présence de ses origines dans l’Ancien testament et les textes de la religion juive. Mais désormais, une population qui quitte un pays reste en lien avec lui. Ce comportement diasporique conduit à un sentiment de « double territorialité » qui produit des conséquences géopolitiques quand la diaspora influe sur la politique nationale du pays dans lequel elle vit pour améliorer ses relations avec son pays d’origine. C’est le cas de la diaspora arménienne en France qui œuvre pour la reconnaissance du génocide arménien. Ce comportement entraîne également des problèmes internes dans le pays d’accueil, avec les rivalités entre diasporas, comme c’est le cas en France entre diasporas turque et arménienne.

L’apparition de ces diasporas révolutionne complètement la manière de considérer les relations internationales. Il apparaît maintenant qu’elles ne doivent plus être considérées sous l’angle étatique des sujets. Les diasporas sont un nouvel objet d’étude pour la géopolitique : cette discipline ne s’intéresse plus seulement aux acteurs étatiques mais de plus en plus aux acteurs non étatiques comme ces groupes diasporiques. C’est par exemple le cas du Royaume-Uni où les diasporas pakistanaise et indienne sont particulièrement influentes en matière de politique étrangère. L’évolution démographique est intimement liée à la composition des pays, au degré d’influence diasporique qu’ils représentent, en ce qu’elle conditionne de manière importante les migrations internationales. En effet, les pays développés s’appuient sur les populations migrantes en provenance d’Afrique et d’Asie pour soutenir leur économie et leur production et pour palier le déficit de leur taux de remplacement des générations. Les compositions ethniques de ces pays changent en conséquence, et changeront de plus en plus, au rythme de 2,5 millions de nouveaux arrivants chaque année au cours des quarante prochaines années. Pourtant, cette immigration qui compense la croissance démographique faible reçoit l’accueil mitigé des populations : un tiers des Européens estiment en effet que l’immigration a un impact négatif sur leur économie (37,7% des Français, 32,7% en Allemagne, 35,5% en Espagne). Les accords internationaux qui régissent ces questions sont trop faibles. Le consensus qui est nécessaire à l’apport de réponses globales est impossible à trouver tant les intérêts économiques et politiques sont divergents. Alors, seules des solutions particulières et régionalisées semblent possibles, avec des accords bilatéraux des pays les uns avec les autres.

Outre la modification des équilibres ethniques dans les populations, la question générationnelle devient de plus en plus essentielle. L’évolution démographique du siècle qui vient de commencer sera en effet marquée par un vieillissement net de la population. La tendance a débuté au XXe siècle et se poursuivra au XXIe. Les plus de 65 ans constitueront 16% de la population mondiale en 2050, et un tiers de la population en Italie, au Japon ou en Espagne. Cela pose des questions économiques relatives aux systèmes de retraite et de santé. Il y aura moins de travailleurs en activité et plus de personnes (dont l’espérance de vie augmentera) à charge pour ces systèmes : le danger du déficit deviendra imminent.

Cette question importe parce que l’influence de la répartition des générations au sein d’une population est réelle. Les populations âgées exercent plus leur droit de vote, donc pèsent plus sur les décisions et ont, par exemple, imposé comme priorité la lutte contre l’inflation au niveau de l’UE parce qu’elle les désavantage (leur épargne diminue avec l’inflation alors que l’inflation avantage les populations jeunes qui empruntent). Il faut constater le nombre absolu de personnes âgées dans un pays. Dans certains cas, il y a de plus en plus de personnes âgées (on parle de « gérontocroissance »), mais comme il y a encore plus de jeunes, le vieillissement du pays est moins important que sa gérontocroissance, ce qui fausse les résultats des études qui ne prennent pas ces particularités en compte.

On a vu que l’évolution de la composition des populations, la distinction des ethnies et le vieillissement de la population, vont faire apparaître des acteurs non étatiques titulaires d’une puissance démographique, économique et politique de nature à concurrencer celle des États.

Jusqu’à il y a encore récemment, le monde était divisé en deux blocs étanches. La force géopolitique était à ceux qui détenaient la bombe atomique et qui, avec cette force dissuasive, étaient aptes à imposer leurs vues et leurs modèles au reste du monde. Ce modèle dual est révolu. Les facteurs de la puissance géopolitique dépendent maintenant de paramètres géodémographiques, comme les diasporas et l’évolution des groupes humains à l’intérieur des frontières. C’est ce qui a coûté son unité à l’URSS et ce qui justifie la quasi totalité des conflits actuels. La force géopolitique est passée de la puissance militaire, une prérogative régalienne qui appartient à l’État, à une puissance non étatique symbolisée par les groupes de populations. Ce déplacement de curseur a déjà obligé les États à revoir leurs politiques. L’exemple de l’Inde est éclairant. Elle est passée d’un oubli total de ses ressortissants qui émigraient à une étroite collaboration avec eux, et in fine avec les pays dans lesquels ils se sont installés.

Les peuples, lorsqu’ils émigrent, agissent donc comme des ponts entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil. Les liens diasporiques ainsi conservés constitueront de plus en plus, à mesure que la mobilité des peuples s’accentuera, un relais de puissance.

B. L’influence des changements intrinsèques des populations sur les relations internationales

Les États dont les populations entretiennent des relations diasporiques avec des populations d’autres États bénéficient des effets de la loi d’attirance. L’attirance migratoire des États produit des effets géopolitiques sur le pays d’installation, sur celui de départ, et sur les rapports entre les deux. Elle consolide géopolitiquement le pays d’installation si l’insertion des populations est correctement faite (c’est le cas des États-Unis, passés d’une population de 5 millions d’habitants en 1800 à 315 millions aujourd’hui). Elle sert de relais privilégié à l’État de départ vers le pays d’accueil et transforme les émigrés en vecteurs culturels et économiques. On estime que 214 millions de personnes résident de façon permanente dans un pays où elles ne sont pas nées. Contrairement à une idée reçue, l’immigration clandestine est statistiquement négligeable. Les relations migratoires naissent par la proximité géographique (Burkina Faso et Côte d’Ivoire, Colombie et Venezuela, Mexique et États-Unis, Malaisie et Singapour, ou encore Italie et Suisse) ou par la proximité historique – souvent due à l’histoire coloniale (Philippines et États-Unis, Algérie et France, Inde et Royaume-Uni).

Les raisons économiques sont le moteur principal des migrations, largement devant les facteurs politiques (conflits, guerres, régimes liberticides) ; la démographie elle-même est aussi un moteur des migrations en ce qu’elle sert à palier le déficit de main d’oeuvre lié aux problèmes de fécondité.

Il ne faut pas considérer les relations migratoires comme opposant les pays d’émigration aux pays d’immigration. Les pays sont de plus en plus à la fois pays d’accueil, de départ, et de transit. C’est l’exemple du Maroc, d’où partent des habitants en direction de l’Europe et de l’Amérique du Nord, mais où en arrivent d’Afrique subsaharienne, soit qu’ils y transitent vers l’Europe, soit qu’ils s’y installent finalement. C’est encore l’exemple de l’Espagne, qui accueille des populations de pays du Nord ou d’Amérique latine, où transitent des migrants d’Afrique qui se rendent en France, et qui voit sa population partir en direction du Maroc, de la Roumanie ou de l’Amérique andine. L’étude du seul solde migratoire net d’un pays n’informe donc pas de la répartition de ces trois flux.

L’évolution démographique du siècle qui s’ouvre verra donc les plus grands changements que l’Humanité ait connus jusqu’alors. La transition démographique qui s’achève dans les pays riches commence dans les pays les moins développés. La population des pays riches va stagner, ou légèrement baisser, à mesure qu’elle vieillira. La population des pays pauvres, malgré une baisse de la natalité et de la mortalité, va continuer d’augmenter. Il n’y aura pas d’explosion démographique : le phénomène majeur du siècle n’est pas la croissance rapide de la population mais son vieillissement. La croissance démographique n’entraînera pas de pénurie de place, la densification des tissus urbains et leur étendue s’imposera comme la solution. Les vagues migratoires Sud-Nord vont être de plus en plus contre-balancées par des vagues Sud-Sud. Plus que tout, ce qui marquera le siècle sera l’inédite ampleur de la mobilité des populations.

Article publié sur mon ancien blog.

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